Heidi.news censuré dans son enquête sur le rachat de la TradeX Bank

Heidi.news est visé par des mesures superprovisionnelles dans le cadre de ses révélations sur les créanciers qui ont soutenu Abdallah Chatila dans son rachat de la TradeX Bank. Deux précédents récents montrent pourtant que bâillonner les journalistes qui enquêtent sur des banques n'est pas une bonne idée.

Le 12 mars 2026, le média romand Heidi.news a publié le deuxième épisode d'une enquête au long cours sur Abdallah Chatila, un entrepreneur genevois d'origine libanaise qui a racheté en 2022 la filiale suisse de la banque russe Sberbank, rebaptisée depuis TradeX Bank.

L'histoire, signée par le journaliste Antoine Harari, est celle d'un coup de poker. Quand les sanctions frappent Sberbank après l'invasion de l'Ukraine, Chatila flaire l'affaire du siècle: une banque spécialisée dans le financement du négoce de matières premières russes, avec 500 millions de réserves dans ses coffres, à vendre pour 127 millions de francs.

Le problème, c'est qu'Abdallah Chatila n'a pas l'argent. Il émet en urgence des obligations à 15% d'intérêt — du jamais-vu pour une acquisition bancaire — et lève 140 millions auprès d'une liste hétéroclite de créanciers.

Parmi eux, révèle Antoine Harari dans son enquête, figure une banque luxembourgeoise développée par un milliardaire russe décrit par le Sénat américain comme ayant "des liens préoccupants avec le gouvernement russe, les services secrets et le crime organisé".

Apparaît aussi un trader espagnol dont le beau-père est un député de la Douma sous sanctions suisses, européennes et américaines. Ou encore une société chypriote gérée par un avocat lui-même sous sanctions pour sa proximité avec l'oligarque Alicher Ousmanov. La Finma, le Seco et l'OFAC américain ont tous reçu la liste de ces souscripteurs. Rien n'indique qu'ils aient bronché.

Dans ce fameux deuxième épisode, Heidi.news devait révéler l'identité d'un autre créancier: une société basée aux Bahamas, dont le dirigeant serait d'origine kazakhe, ayant acquis pour 35 millions de francs d'obligations. Mais le passage a été censuré. Deux ordonnances de mesures superprovisionnelles ont été rendues le 12 mars par le Tribunal de première instance de Genève — le jour même de la publication — sans que Heidi.news ait pu faire valoir ses arguments. Ce scénario rappelle quelque chose.

FlowBank, huit mois de censure pour rien

À l'automne 2023, L'Agefi avait publié deux articles sur la néobanque genevoise FlowBank, fondée par l'ancien joueur de poker professionnel Charles-Henri Sabet. Les articles, tirés du propre rapport annuel de la banque, relevaient que son réviseur PwC jugeait le système de contrôle interne "non conforme au droit suisse" — une remarque qualifiée de rarissime par les spécialistes.

Or FlowBank a obtenu du même tribunal genevois, le jour même de sa demande et sans entendre L'Agefi, le retrait de ces articles du site web et des réseaux sociaux du journal. La censure interdisait même de mentionner l'existence des mesures provisionnelles.

Il aura fallu huit mois de bataille judiciaire — et la mise en faillite de FlowBank par la Finma en juin 2024, précisément pour les raisons documentées par L'Agefi — pour que la censure soit levée.

Denis Masmejan, secrétaire général de Reporters sans frontières en Suisse, avait qualifié l'affaire de "cas de censure problématique", ajoutant que "les juges ne prennent pas suffisamment en compte la liberté de la presse".

L'éditorialiste de L'Agefi, Frédéric Lelièvre, avait été plus direct, affirmant que cette censure "a certainement coûté cher à certaines des parties concernées" — entendez les clients et employés de la banque, privés d'informations qui auraient pu les alerter.

Peter Hody et l'article jamais publié

Récemment, l'ancien journaliste alémanique Peter Hody racontait sur LinkedIn une mésaventure plus ancienne, mais tout aussi parlante. En 2020, il avait enquêté sur la MBaer Merchant Bank, fondée par un arrière-petit-fils du créateur de Julius Bär.

Hody avait découvert que la vice-présidente du conseil d'administration était l'épouse d'un homme d'affaires italien figurant sur la liste noire de l'OFAC, soupçonné d'avoir participé à un réseau de contournement des sanctions américaines contre le pétrole vénézuélien. Sa thèse: cette femme servait de prête-nom à son mari, possiblement impliqué dans le financement de la banque.

Pas de mesure superprovisionnelle, cette fois. Juste deux coups de téléphone ont suffit. Un avocat genevois, le prévenant un samedi après-midi: "Ces gens ont beaucoup d'argent et de pouvoir. Réfléchissez bien à ce que vous faites." Puis un avocat zurichois, plus feutré, accusant le journaliste de sexisme.

Hody a choisi de "tuer" l'article suite à ces pressions. Il décrit cet épisode comme sa "plus grande défaite" de journaliste. En février 2026, la Finma a placé MBaer en liquidation pour "manquements graves et systématiques en matière de lutte contre le blanchiment d'argent" et contournement de sanctions. Précisément ce que Hody avait flairé six ans plus tôt.

Un bâillon qui interroge

Revenons à Heidi.news et à la société des Bahamas. Pour obtenir des mesures superprovisionnelles, il n'est pas nécessaire de démontrer que les informations qu'un média s'apprête à publier sont fausses. Il suffit d'établir que leur divulgation risque de causer un "préjudice grave" à la personne concernée.

Mais posons la question simplement: en quoi le fait de révéler qu'une personne a investi 35 millions de francs dans le rachat d'une banque suisse causerait-il un préjudice grave? C'est une opération commerciale. Si l'investisseur est un homme d'affaires respectable qui a placé son argent dans un établissement régulé, approuvé par la Finma, le Seco et le Trésor américain, où est le dommage?

Le problème doit donc être ailleurs. Peut-être dans ce que l'article d'Antoine Harari allait raconter autour de cet investissement. Sur la réputation du personnage, ses connexions, son parcours. Si c'est le cas, le demandeur des mesures superprovisionnelles nous dit, en creux, que le vrai sujet n'est pas l'information elle-même mais ce qu'elle révèle de lui.

Et là, les précédents FlowBank et MBaer devraient donner à réfléchir — au demandeur comme à la justice genevoise, qui s'est déjà brûlée les doigts dans la première affaire. Dans ce cas comme dans celui de Mbaer, des pressions exercées sur des journalistes ont retardé - voire empêché - la publication d'informations que le public avait un intérêt légitime à connaître. Dans les deux cas, les banques concernées ont fini en liquidation. Dans les deux cas, les journalistes avaient raison.

S'agissant de la TradeX Bank d'Abdallah Chatila, peut-être faudrait-il laisser Heidi.news faire son travail.